Les 31 janvier et 1er février 2026, Natagora a organisé son grand recensement des oiseaux de jardin. Depuis plus de vingt ans, l’association invite les citoyens belges à observer et compter les espèces autour de chez eux. Simple et concrète, cette campagne propose une autre manière de communiquer sur l’environnement : faire agir plutôt qu’informer. A partir d’un entretien avec Pamela Iglesias, ancienne chargée de communication des Cercles des Naturalistes de Belgique, cet article analyse comment Natagora renouvelle la communication environnementale grâce à la communication engageante et à la participation citoyenne.
Les travaux en psychologie sociale le confirment : l’information et la persuasion peinent à produire des changements comportementaux durables. Si elles permettent de faire évoluer les connaissances ou certaines attitudes, elles ne suffisent généralement pas à déclencher le passage à l’action. Les individus tendent à ajuster leurs attitudes à leurs comportements plutôt que l’inverse (Joule & Beauvois, 2010). L’action devient alors un point de départ de l’engagement. Un acte préparatoire, librement consenti et impliquant, peut favoriser l’adoption de comportements cohérents (Girandola & Joule, 2012). C’est sur ce principe que repose la communication engageante, mobilisée ici par Natagora dans sa campagne de recensement.
Natagora : un cas concret de communication engageante
Une campagne participative à grande échelle
Lancée en 2004, la campagne de recensement des oiseaux de jardin organisée par Natagora s’est imposée comme un rendez-vous annuel en Belgique. Chaque hiver, elle mobilise plusieurs milliers de citoyens dans une démarche de science participative. Le principe est simple : observer les oiseaux autour de chez soi pendant environ une heure. Cette durée suffit généralement à identifier la majorité des espèces, sans être strictement imposée. À l’aide d’outils accessibles, les participants identifient les espèces observées avant d’encoder leurs données en ligne.
Par ailleurs, la campagne bénéficie d’une forte visibilité médiatique, ce qui renforce son ancrage dans l’espace public. Par sa reconduction annuelle, elle favorise la fidélisation des participants et une certaine continuité dans l’engagement.

L’affiche présente une communication visuelle épurée qui met en avant un appel à l’action immédiat © Natagora
Le recensement : un acte préparatoire à l’engagement
Comme expliqué précédemment, la communication engageante repose sur la réalisation d’un acte préparatoire, dont l’efficacité dépend de plusieurs conditions (Bernard, 2006) :
- L’acte doit être réalisé. Il ne s’agit pas d’une intention, mais d’un comportement réel. Dans le cas de Natagora, le recensement implique d’observer, identifier et encoder des oiseaux. Il constitue un premier niveau d’engagement.
- L’acte doit être impliquant. Il suppose un certain coût. Le recensement demande du temps, de l’attention et un effort cognitif.
- L’acte doit permettre une attribution interne. L’individu doit relier ce qu’il fait et ce qu’il est (Bernard, 2006). Un même comportement peut être interprété à différents niveaux de signification (Halimi-Falkowicz & Biller, 2013) : observer des oiseaux peut être une simple activité ponctuelle (bas niveau d’identification), ou une contribution à la préservation de la biodiversité (haut niveau d’identification). Dans le cas de Natagora, les résultats publiés et expliqués, ainsi que les contenus diffusés après la campagne permettent d’inscrire l’acte individuel dans un enjeu plus large de biodiversité.
- L’acte doit être cohérent avec les comportements ultérieurs attendus. Observer la nature constitue une première étape vers des pratiques plus durables et de protection de la biodiversité. Le participant peut progressivement se percevoir comme attentif à la biodiversité, voire comme un acteur engagé.
- L’acte doit être librement consenti, sans récompense matérielle. Le recensement repose sur une participation volontaire, ce qui amplifie son pouvoir engageant.
Le levier de la visibilité sociale de l’acte, qui accentue généralement l’engagement (Bernard, 2006), apparaît toutefois limité. Si des formes de valorisation existent, notamment sur les réseaux sociaux où les participants peuvent partager leurs observations, celles-ci restent souvent individuelles et peu exposées publiquement.
Néanmoins, le recensement peut être interprété comme un acte préparatoire. En faisant agir, il constitue une porte d’entrée vers l’engagement et en accélère la dynamique.
La science participative en action
Dans la campagne de Natagora, les sciences participatives constituent un levier d’engagement par l’action. Les participants ne se contentent pas d’observer ; ils produisent des données scientifiques pour le suivi de la biodiversité.
Ce modèle repose sur une communication à double sens. Les citoyens deviennent acteurs de la production de connaissances et non plus simples récepteurs d’information (Millerand, 2021). Plus horizontal et décentralisé, ce mode de production tend à atténuer la frontière entre experts et citoyens (Tancoigne & Baudry, 2019). Cette participation renforce le sentiment d’utilité en inscrivant l’action individuelle dans une démarche scientifique collective.
Dans cette perspective, la diffusion des données est essentielle à la sensibilisation environnementale (Schiele, 2011). En publiant et en expliquant les résultats de manière accessible, Natagora permet ainsi aux citoyens de percevoir l’impact de leur action. Cet aspect est aussi souligné par Pamela Iglesias : « il n’y a pas qu’une donnée d’éducation ou de sensibilisation. Ça sert vraiment la science. Donc, je crois que c’était super intéressant comme démarche. Il y a un côté participation citoyenne qui est très fort chez Natagora, dans leur campagne. C’est ce qui manque dans les grandes campagnes ».

Suite aux résultats, Natagora oriente vers des actions concrètes pour favoriser la biodiversité au-delà du recensement Source : Facebook Natagora
Entre saturation informationnelle et éco-anxiété
L’approche développée par Natagora dans cette campagne de recensement apparaît particulièrement pertinente dans un contexte de forte saturation informationnelle. En effet, le développement des technologies numériques a non seulement facilité l’accès aux contenus, mais a aussi augmenté leur volume (Szafrajzen, 2021). Cette surabondance engendre de l’infobésité, définie comme « le fait d’être noyé sous un tel flot d’informations que les capacités intellectuelles, c’est-à-dire la capacité à comprendre et à faire des liens entre les informations, en sont altérées » (Sauvajol-Rialland, 2023). Face à cette surcharge cognitive, l’attention des individus est fortement sollicitée, ce qui peut conduire à une saturation attentionnelle (Reibel & Desrochers, 2014).
À cette pression cognitive s’ajoute une dimension émotionnelle. Les enjeux environnementaux, tels qu’ils sont souvent présentés, peuvent susciter de l’éco-anxiété : angoisse, culpabilité, et sentiment d’impuissance (Gousse-Lessard & Lebrun-Paré, 2022). Cette tension est aussi due à une forte responsabilisation individuelle (Lachance, 2025). Dans ce contexte, les discours moralisateurs ou catastrophiques perdent en efficacité (Pascual Espuny, 2022). Pamela Iglesias le mentionne également : « les communications chocs où on voit qu’il y a autant d’espèces disparues, ça ne marche plus. […] Dire « c’est de la faute de telle et telle génération », ça ne passe plus non plus. […] On ne peut pas commencer une campagne avec quelque chose de négatif. D’office, le cerveau se bloque ».
Par ailleurs, les algorithmes des plateformes numériques accentuent ce phénomène. Comme l’explique Pamela Iglesias, « à cause du fonctionnement des réseaux sociaux et de l’algorithme, à partir du moment où tu tombes dans des communications de sensibilisation, on va te proposer toujours les mêmes contenus ». Cette répétition, combinée à la charge émotionnelle des messages, peut conduire à une forme d’écofatigue, caractérisée par une lassitude, voire un évitement des contenus environnementaux (Marleau et al., 2025).
Dans ce contexte, les approches classiques de la communication environnementale, centrées uniquement sur l’information et la sensibilisation, montrent leurs limites. Elles peinent à susciter un véritable passage à l’action et peuvent même générer de la frustration, en l’absence de perspectives d’action concrètes. La communication engageante et la participation citoyenne prennent dès lors tout leur sens. Elles apportent une réponse à la fois cognitive et émotionnelle aux limites actuelles de la communication environnementale.
Des choix communicationnels qui font la différence
Au-delà de sa dimension participative, la campagne de Natagora repose sur plusieurs choix communicationnels qui contribuent à son efficacité :
- Une forte accessibilité et un ancrage local. L’action se déroule dans des espaces du quotidien et à l’échelle de la Belgique. Cette proximité rend l’engagement plus atteignable et évite les discours trop abstraits. Comme le rappelle Pamela Iglesias : « on ne peut pas sauver toute la planète d’un coup ».
- Une grande simplicité. La campagne repose sur une consigne claire : observer et compter les oiseaux. Les étapes sont expliquées et faciles à comprendre. Des outils d’aide sont proposés (guides d’identification et supports visuels). Le call-to-action est direct et sans ambiguïté, ce qui facilite le passage à l’action.
- Une approche positive et esthétique. La campagne valorise la beauté de la nature et le plaisir d’observer. Elle évite les registres alarmistes ou culpabilisants. Elle présente également les résultats de manière factuelle. Les propos de Pamela Iglesias en témoignent : « C’est que des belles images. Les gens peuvent envoyer leurs photos. Il y a aussi une certaine recherche esthétique en dehors des chiffres ».
En combinant ces leviers, la campagne réduit les freins à l’action liés à l’écoanxiété et l’écofatigue. Elle rend la participation plus claire, concrète et motivante.
Le défi final de Natagora : élargir ses publics
La campagne de recensement de Natagora met en évidence l’intérêt de la communication engageante. Elle révèle ainsi les faiblesses des approches traditionnelles de la communication environnementale. En proposant une action porteuse de sens, elle permet de dépasser la simple sensibilisation pour susciter un passage à l’action. L’écologie n’est plus seulement un discours, mais une expérience vécue.
Cependant, cette campagne présente aussi certaines limites. L’engagement peut concerner principalement des publics déjà ouverts aux enjeux environnementaux. Par ailleurs, elle suppose un véritable effort. Les participants doivent être accompagnés pour inscrire leur action dans une compréhension plus large et durable de ces enjeux.
Reste alors un défi pour Natagora : rencontrer des publics qui se sentent moins concernés par la cause environnementale. Il s’agit ensuite de leur proposer une communication engageante et adaptée.
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Bibliographie
Bernard, F. (2006). Organiser la communication d’action et d’utilité sociétales. Le paradigme de la communication engageante. Communication et organisation, 29. https://doi.org/10.4000/communicationorganisation.3374
Girandola, F. et Joule, R.-V. (2012). La communication engageante : aspects théoriques, résultats et perspectives. L’Année psychologique, 112(1), 115-143. https://doi.org/10.3917/anpsy.121.0115
Gousse-Lessard, A.-S. & Lebrun-Paré, F. (2022). Regards croisés sur le phénomène « d’écoanxiété » : perspectives psychologique, sociale et éducationnelle. Éducation relative à l’environnement, 17(1), https://doi.org/10.4000/ere.8159
Halimi-Falkowicz, S., & Biller, A. (2013). Changements en actes et communication engageante pour une préservation du littoral méditerranéen: le contrôle des variables suivant la logique expérimentale. ESSACHESS – Journal for Communication Studies, 6(1), 45-55. https://nbn-resolving.org/urn:nbn:de:0168-ssoar-375330
Joule, R.-V. et Beauvois, J.-L. (2010). La soumission librement consentie : Comment amener les gens à faire librement ce qu’ils doivent faire ? (6e éd.). Presses Universitaires de France. https://doi.org/10.3917/puf.beauv.2010.01
Lachance, J. (2025). De l’éco-anxiété à la fatigue d’être soi. Comprendre l’inquiétude des jeunes à l’ère des enjeux environnementaux. Dialogue, 248(2), 37-53. https://doi.org/10.3917/dia.248.0037
Marleau, J.-D., Généreux, M. & Landaverde, E. (2025). Évaluation psychométrique de l’échelle de fatigue climatique. Environnement, Risques & Santé, 24(5), 299-307. https://doi.org/10.1684/ers.2025.1883
Millerand, F. (2021). La participation citoyenne dans les sciences participatives : formes et figures d’engagement, Études de communication, 56, 21-38. https://doi.org/10.4000/edc.11360
Pascual Espuny, C. (2022). La communication environnementale, au cœur des humanités environnementales. Questions de communication, 41(1), 211-222. https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.28993
Reibel, M. & Desrochers, N. (2014). Société de l’information et infobésité : perceptions et représentations croisées. Documentation et bibliothèques, 60(1), 31–46. https://doi.org/10.7202/1022860ar
Sauvajol-Rialland, C. (2023). L’infobésité. In M. Caron & R. Maurel (Eds.), Penser la transition numérique : Vers un monde digital durable (pp. 179-184). Éditions de l’Atelier. https://doi.org/10.3917/ateli.carro.2023.01.0179
Schiele, B. (2011). La participation en science à l’ère des enjeux globaux. Communication & langages, 169(3), 3-14. https://doi.org/10.4074/S0336150011003012
Szafrajzen, B. (2021). Sensibiliser et développer l’esprit critique par l’éducation aux médias et à l’information. Les Cahiers du numérique, 17(3), 17-34. https://doi.org/10.3166/LCN.2021.011
Tancoigne, É. et Baudry, J. (2019). La tête dans les étoiles ? Faire sens de l’engagement dans le projet de science participative SETI@home. Réseaux, 214-215(2), 109-140. https://doi.org/10.3917/res.214.0109
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