L’intelligence artificielle au service de la transition écologique ? Analyse du discours institutionnel européen

par | Mar 5, 2026

L’intelligence artificielle va-t-elle sauver le climat ?

Depuis quelques années, l’intelligence artificielle prend de plus en plus d’ampleur dans tous les domaines. C’est au tour des instances européennes de la présenter comme un levier central de la double transition : la transition numérique et écologique. Elle s’inscrit depuis le Pacte vert européen (Green Deal) de 2019 et est souvent mobilisée comme solution d’optimisation énergétique et d’innovation durable.  Alors comment expliquer ce paradoxe ?

Cet article questionne ce paradoxe à travers la communication environnementale en analysant comment les institutions parlent de l’intelligence artificielle et comment ils arrivent à en construire une représentation dans l’espace public. 

La communication environnementale : un cadre d’analyse des discours écologiques

La communication environnementale est un champ reconnu des sciences de l’information et de la communication.

Selon Catellani et al. (2019), ce domaine est né de plusieurs communications (scientifiques, organisationnelles et la communication du risque). Les auteurs nous montrent que la communication environnementale est une construction sociale et symbolique des enjeux planétaires

De plus, les auteurs mettent en évidence la recherche de visibilité. C’est devenu inévitable de paraître « vert ». Cette légitimité est souvent remise en question avec l’éthique environnementale. Cela entraîne un risque que la communication devienne un subterfuge pour masquer la « pollution » des solutions proposées.

Ils soulignent aussi la matérialité du discours, qui consiste en des dispositifs visuels pour influencer notre perception. Les organisations utilisent une esthétique « propre » ; couleurs froides, pures, végétation intégrée… ce qui, dans notre cas, permet de naturaliser l’IA. D’après eux, le discours écologique des institutions est une stratégie de gouvernance.

Quand la technologie se met au vert : la communication européenne

Une esthétique naturalisée de l’innovation 

En analysant la campagne de la commission européenne pour « L’IA for green deal », on y retrouve plusieurs éléments. 

La nature et la technologie ne sont plus opposées, elle fusionnent. Leur document « Results Packs » sur les solutions de l’IA pour le Green Deal en est une preuve visuelle 

  • Le code couleur : le vert, qui correspond à l’écologie et le bleu au numérique, créent un monde hybride entre les deux. 
  • L’harmonie visuelle : les paysages sont bordés de nature avec des éoliennes et des infrastructures numériques. La ville « intelligente » n’est plus constituée uniquement de béton. 

On y voit donc une naturalisation de la technologie, l’IA est intégrée au paysage. Ces représentations visuelles sont donc un dispositif de communication qui associe symboliquement innovation technologique et protection de l’environnement.

Image du « Result Packs » de la commission européenne autour de l’IA et du Green Deal
Source : Commission européenne / CORDIS

Le lexique de l’optimisation : le progrès version « durable »

Quand on analyse à présent un rapport du Parlement européen sur le rôle de l’intelligence artificielle dans le Green Deal, on y trouve beaucoup de similitudes. 

Le vocabulaire utilisé dans ce rapport confirme le cadrage. Le Parlement met en avant le « potentiel transformateur » de l’IA. Le lexique est celui de la performance : optimisation, efficacité, monitoring, capacité prédictive…  Ils y installent des récits de promesses comme les « data-driven solutions » pour accélérer la neutralité carbone. Comme l’expliquent  Chaudet et Bouillon, cette mise en avant sur l’optimisation transforme la crise en un simple problème de gestion de données.


Selon Hermand (2024), les institutions européennes utilisent un registre expert et technique afin de dépolitiser les enjeux. Ils les expliquent comme des questions de gestion plutôt que des choix politiques. 

C’est donc une sorte de solutionnisme technologique. Les instances expliquent la crise climatique comme un problème de gestion technique « réglable » par des algorithmes. 

Une IA « héroïsée » face à l’urgence climatique

Les institutions, par leurs discours, changent le statut de l’IA, elle devient une héroïne de la transition.  On observe un scénario où la crise climatique est un ennemi à abattre avec l’IA comme arme stratégique, indispensable pour atteindre la neutralité en 2050. 

Selon Hermand (2024), en communication institutionnelle, on y voit des récits récurrents qui expliquent que l’Europe est un acteur pionnier, qui peut protéger ses citoyens et relever les menaces contemporaines. Dans notre cas, les technologies (IA), se mélangent à ce récit. L’Europe se montre comme une puissance qui peut répondre aux défis globaux. Même quand ils mentionnent les coûts énergétiques des centres de données, le discours est positif. Ils expliquent les limites mais disent toujours qu’elles ne détrônent pas l’IA, qui reste le levier le plus puissant

Ce que le discours ne dit pas : les silences du dispositif

Si le rapport du Parlement indique les coûts énergétiques du numérique, de nombreux autres rapports comme les « Results pack » ne le mentionnent plus.  Les infrastructures, l’extraction des ressources ou l’empreinte carbone de l’IA ne sont pas mises en avant.

Les visuels destinés au grand public privilégient l’esthétique plutôt que la réalité. Ils mettent des nuages de données mais ne montrent pas les mines de métaux rares nécessaires à leur existence. C’est un « silence stratégique », selon Catellini et al., montrant la tension entre visibilité marketing et éthique environnementale. Leurs innovations deviennent « propres » par le biais du design. 

Une autre stratégie communicationnelle, comme nous l’explique Hermand (2024), est le fait de séparer les deux transitions. En allant au delà de l’IA et en analysant les pages web de la Commission européenne, on peut y voir que la transition écologique et la transition numérique sont présentées dans des rubriques différentes, avec un visuel et des éléments discursifs différents. La communication sur le Green Deal montre des paysages naturels….  et la transition numérique montre plus des dispositifs techniques et des environnements technologiques. Cela évite la visibilité du paradoxe entre le développement numérique et la protection de l’environnement. 

La rationalisation technique : L’IA comme solution « logique » 

Selon Chaudet et Bouillon (2025), les organisations parlent de transition énergétique dans le sens d’une « rationalité optimisatrice ». C’est-à-dire que dans les discours institutionnels, l’IA (et plus largement les dispositifs techniques) est utilisée non pas comme choix politique mais comme outil technique indispensable pour gérer les problèmes liés à l’énergétique.

Dans le cas européen, l’IA est présentée comme un cerveau capable d’optimiser les ressources. Les auteurs nous expliquent le passage d’une vision centrée sur l’usage humain à une gouvernance par l’optimisation technique des données.

  • Le passage à l’écologie de la donnée : Les institutions ne demandent plus seulement aux citoyens de changer de comportement. Elles demandent aux données, via l’IA, d’optimiser le système. Les institutions nous disent que grâce à l’IA, nous voyons l’invisible, on peut donc maitriser le problème et agir efficacement. 
  • Le risque de déconnexion sociale : Chaudet et Bouillon nous mettent en garde sur le fait que l’approche mathématique peut ignorer les usages sociaux. Ces données sont des constructions. Si les institutions les prennent comme vérité absolue, elles oublient qu’il faut un débat humain. L’IA est un outil technique qui ne peut pas générer une transition sociale à elle seule.

La publicisation de l’IA : construire un « problème public » acceptable

L’article de Bellon et Velkovska (2023) nous montre comment l’IA est devenue un argument politique important dans l’espace public. Les auteurs expliquent le processus de publicisation, c’est-à-dire comment une technologie complexe est simplifiée pour devenir une réponse à un problème de société, dans notre cas, le climat. C’est une transformation en solution publique.

L’IA est donc mise dans les discours de promesses. Les institutions transforment l’innovation technique en un projet de société qui nous protège. Les récits de promesses ont pour but de nous donner confiance et de légitimer les grandes décisions politiques. Ils les présentent alors comme technologiquement inévitables. Le lien entre IA et transition écologique repose donc sur des opérations de cadrage, de mise en récit et de légitimation.

Conclusion

Cette analyse de « IA for Green Deal » montre que l’intelligence artificielle est souvent présentée comme une réponse stratégique au changement climatique. Comme le décrit l’article de Bellon et Velkovska, on est dans un processus de publicisation, c’est-à-dire que l’IA devient un enjeu public. Les institutions la gouvernent en l’expliquant sous un angle simple et cadré. 

Dans le domaine de la communication environnementale (Catellani et al.), les notions de  « transition » et « durabilité » orientent les discours. L’IA devient un outil moderne et responsable

Cependant, comme nous l’avons vu avec Chaudet et Bouillon, cela peut réduire la crise climatique à un problème technique, écartant les dimensions sociales et politiques. La différence entre les rapports institutionnels et les documents destinés au grand public, moins nuancés sur les coûts énergétiques du numérique, démontre l’écart entre les discours qui valorisent cette technologie et la réalité plus complexe.  L’IA n’est donc pas seulement une solution technique, c’est aussi une manière stratégique d’influencer la façon dont on envisage les réponses à la crise climatique. 

Cela nous invite à interroger la place des solutions technologiques de plus en plus croissante dans les politiques climatiques mais surtout de s’interroger sur les constructions discursives qui modifient la perception et la légitimité de ces technologies. 

Et vous, pensez-vous que l’innovation technologique peut réellement compenser son propre impact écologique?

Pour aller plus loin : L’approche européenne pour une intelligence artificielle fiable

Bibliographie

Articles scientifiques

  • Catellani, A., Pascual Espuny, C., Laville, P. M., & Jalenques Vigouroux, B. (2019). Les recherches en communication environnementale : état des lieuxCommunication36(2). https://doi.org/10.4000/communication.10559
  • Chaudet, B., & Bouillon, J.-L. (2025). Communication organisationnelle et transition énergétique : enjeux interdisciplinairesCommunication & organisation, (67), 171–178 https://doi.org/10.4000/14jdl

Rapports institutionnels

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